Page Principale Primaire Collège Qualifiant Fiches et projets Pédagogiques Etudes Françaises FAC CRMEF français Enseignement Sup Bibliothèque
forums Albums groups

 

 


Revenir en arrière   Forums français Maroc > L'enseignement secondaire qualifiant > 1ère année > L'homme à la cervelle d'or
 Inscription FAQ Membres Calendrier Marquer les messages comme lus

 

 

Répondre
 
Outils du sujet Affichage du sujet
  #1  
Ancien 17/05/2018, 11h03
Avatar de Français Maroc
Français Maroc Français Maroc est déconnecté
directeur général
 
Inscrit : février 2010
Lieu: Maroc
Âge: 34
Messages: 1 378
Pouvoir de réputation: 47
Français Maroc has much to be proud of
Par défaut L'homme à la cervelle d'or texte integral

 

 

 

 

L'homme à la cervelle d'or d'Alphonse Daudet
Je suis né dans une petite ville de l'ancienne Souabe, chez le greffier au tribunal, un jour de soleil et de Pentecôte. Ma venue au monde fut accompagnée de quelques signes étranges qu'il est bon de raconter. Toute la famille étant réunie autour du lit de l'accouchée, mon oncle, l'inspecteur aux douanes, me prit délicatement entre ses doigts pour me contempler à son aise; mais la pesanteur de mon petit être le surprit à ce point que le bonhomme effrayé me lâcha et que je m'en allai tomber lourdement sur le carreau, la tête la première. On me crut mort sur le coup, et vous pensez les cris qu'on poussa; le crâne d'un nouveau-né est quelque chose de si débile, le tissu en est si frêle, la pelure si délicate; une aile de papillon glissant là- dessus peut causer les plus grands ravages! Ô surprise ! La ténuité de mon crâne se ressentit à peine de cette terrible secousse, et ma tête, en touchant le sol, rendit un son métallique, et connu de tous, qui fit dresser vingt oreilles à la fois. On m'entoure, on me relève, on me palpe, et grande fut la stupeur, quand le docteur déclara que j'avais le sommet de la tête et la cervelle en or, à preuve un fragment qui s'en était détaché dans ma chute et qu'on reconnut être un morceau d'or très pur et très fin.
- Singulier enfant ! Dit monsieur le docteur en hochant la tête.
- Destiné à de grandes choses ! Fit judicieusement observer mon oncle.
Avant de se séparer, on se promit le plus grand secret sur l'aventure : ce fut-là la première pensée de ma mère, qui craignait que ma valeur une fois connue ne vînt à tenter la cupidité de méchantes gens. J'étais du reste, un enfant comme tous les autres, mangeant ou plutôt buvant bien, avec cela très précoce et porteur d'allures drôlettes à dérider le front le plus sévère. Crainte d'accident, ma mère voulut me nourrir elle-même ! Je grandis donc dans notre vieille maison de la rue des Tanneurs, ne mettant presque jamais le nez dehors, toujours caressé, choyé, surveillé, talonné, n'osant faire un pas à moi seul de peur d'abîmer ma précieuse personne, et regardant tristement à travers les vitres mes petits voisins jouer aux osselets dans la rue et cabrioler à leur aise dans les ruisseaux. Comme vous pensez, on se garda bien de m'envoyer à l'école, mon père fit venir à grands frais des maîtres à la maison, et j'acquis en même temps une instruction présentable. J'avouerai même que j'étais doué d'une intelligence qui surprenait les gens, et dont mes parents et moi avions seuls le secret. Qui n'eût été intelligent avec une cervelle riche comme la mienne ? Un jour ne se passait pas sans que chez nous on ne bénît le ciel d'avoir fait un miracle en ma faveur et d'avoir honoré d'un enfant prodige l'humble demeure du greffier.
Ah! faveur maudite, exécrable présent ! Ne pouviez-vous donc tomber sur la maison d'en face !
II Mon père était loin d'être riche : c'était un modeste greffier gagnant avec peine quelques misérables florins par année à copier et enregistrer les actes du tribunal. Les dépenses qu'il avait faites pour mon éducation étaient de beaucoup au-dessus de ses forces; aussi, mes études finies et comme je prenais pied sur mes dix-huit ans, se trouva-t-il à bout de ressources.
Un soir, rentrant d'une promenade sur l'esplanade, je trouvai quatre gaillards, fort laids, en train d'inspecter la maison et de tâter le pouls à nos pauvres meubles pour s'assurer de leur santé et de leur valeur. Ma mère pleurait dans un coin, accroupie sur un escabeau, la tête dans ses mains; mon père, pâle comme un linceul blanc, faisait visiter l'appartement à ces messieurs et se retournait de temps à autre pour essuyer une grosse larme honteuse. [...] Les hommes sortis avec promesse de revenir le lendemain, nous restâmes dans la chambre assombrie, et je n'entendis que des pleurs et des sanglots.

 

 


Mon père se leva et se promena quelques instants par la salle. « Ah ! Malheureux enfant ! Fit-il en s'arrêtant tout à coup, que de douleurs tu nous vaux, et comment t'acquitteras-tu jamais envers moi des larmes que tu fais verser à ta mère ! » Je voulus parler, les pleurs m'en empêchaient; -ma mère priait à voix basse dans un coin.
Mon père reprit, en s'approchant de moi : « Dire que nous mourons de misère à côté d'un tas d'or! ». Et d'un geste fébrile, il appuya sa main sur mon front. De l'or ! A ce mot, un frisson fit claquer mes membres, en même temps qu'une idée terrible fondait sur moi et m'envahissait. Je songeai aux richesses immenses que contenait mon cerveau : « Oh ! Si je pouvais !... » Et plein de cette pensée, je courus m'enfermer avec elle dans ma chambre. Maintes fois on m'avait conté la scène qui accompagna ma naissance : et puisque j'avais survécu à la perte d'un morceau de ma cervelle, il me parut que je povuais sans péril en détacher encore un brin pour venir en aide à mes malheureux parents. Ici, une affreuse objection se dressait devant moi : ce lambeau de cervelle que j'allais m'arracher, n'était-ce pas pour autant d'intelligence dont je me privais ? L'intelligence, ce levier, cette force, cette puissance; l'intelligence, ma seule richesse à moi ! Avais-je le droit de disposer ainsi d'un bien que je n'avais acquis au prix d'aucun travail, d'aucune fatigue ? Et que deviendrais-je, juste Dieu, si j'allais tomber dans l'imbécillité et l'abrutissement ?... D'un côté, je voyais le désespoir de ces pauvres gens qui avaient trouvé bon de se sacrifier pour moi : mon coeur s'en émut, mes yeux se mouillèrent, je n'y tins plus, et,prenant une décision soudaine... L'horrible souffrance, je crus que ma tête éclatait.
J'entrais dans la salle où se tenaient mes parents : « Tenez, leur dis-je, ne pleurez plus! ». Et je jetai sur leurs genoux un morceau d'or gros comme une noisette, tout saignant encore et tout palpitant. Tandis qu'ils me couvraient de leurs caresses, moi j'étais en proie à une profonde tristesse, et à une sensation singulière : mes idées me semblaient moins nettes, moins lucides; c'était comme un voile qui s'étendait sur mon esprit. - Je secouais tout cela : « Bah, me dis-je, c'est pour la maison; et puis, j'en ai donné si peu !... »
A quelques temps de là, de misérables compagnons de débauches m'entraînèrent à une orgie qui devait me coûter cher. La chose se passait à l'Hôtel de France : on y fit un vacarme du diable, on mit la cave à sec et la vaisselle à sac; nous nous amusâmes considérablement. Quand le fatal quart-d'heure sonna, mes excellents amis, profitant de mon ivresse, jugèrent à propos de s'évader sans m'avertir et sans payer. Je passai ma nuit à dormir sur les divans de l'Hôtel et, le lendemain au réveil, je me trouvai face à face avec une interminable addition qu'il fallait solder sur-le-champ. Je n'avais pas un kreutzer en poche, et si grand que fut mon crèvecœur, je dus recourir encore à ma cervelle et lui faire un second et terrible emprunt... Dès ce jour, un amer découragement s'empara de mon être; encore quelques emprunts de ce genre, et j'en aurais fini avec cette intelligence dont j'étais si fier. Cette pensée, qui me faisait frémir, se dressait sans cesse devant mes yeux; je devins sombre, misanthrope; de tous mes amis, je n'en avais gardé qu'un seul, le plus ancien et le plus sûr de tous, qui connaissait depuis longtemps mon secret et me prêchait à toute heure du jour de ménager précieusement ce trésor; ce cher ami avait ses raisons pour cela; une nuit qu'il pleuvait et que le mauvais temps le fit coucher à la maison, il s'en vint furtivement et pendant mon sommeil il m'arracha un énorme quartier de cervelle.
La douleur me réveilla, et je me dressai en hurlant sur ma couche, le misérable, pris en flagrant délit, ne sut que pâlir, balbutier et trembler de tous ses membres. En fin de compte, il s'enfuit, emportant son butin. Je ne sais comment j'aurais supporté ce dernier coup, si une passion violente n'était venue me distraire un temps des rêves sinistres où je m'abîmais; je devins amoureux et je résolus de me marier, persuadé que dans un intérieur tranquille et aimant, je parviendrais à échapper à la complète destruction du meilleur de moi.
La femme que je choisis était, certes, faite pour charmer; elle avait des yeux, de l'esprit et du cœur, un nom qui me plaisait, de fines attaches et de l'économie; nous entrâmes en ménage et je me crus heureux pour toujours. Hélas! Du jour de mon mariage datèrent seulement mes vraies souffrances, et c'est là que je devais engloutir le beau lingot d'or qui me restait encore dans le crâne.
Ma femme, avec des goûts modestes, était pourtant aiguillonnée par le désir immodéré de la toilette; le soir, à la musique, je l'entendais maintes fois soupirer et regarder douloureusement, en passant à côté des dames de la ville, toutes somptueusement habillées. Je voyais clair dans ses soupirs, et, bien qu'elle n'osât pas me les avouer, je sentais les regrets que faisait naître en elle cet étalage de luxe. Peu à peu je crus m'apercevoir que la froideur se glissait dans la maison : plus d'effusion de coeur, plus d'épanchements, plus de longues et douces causeries. Je compris qu'on commençait à m'accuser de beaucoup d'égoïsme. -3 Pourquoi, se disait-on, me laissser dans un pareil dénûment et puisqu'il a le moyen de me rendre heureuse pourquoi ne pas s'en servir ? Que fera-t-il de ses richesses, pourquoi ne pas s'en servir ? Que fera-t-il de ses richesse s'il ne les dépense pas pour moi ? » Je lisais toutes ces choses et bien d'autres encore dans l'azur d'une paire d'yeux trop beaux pour mentir et tandis que j'observais de mon côté, l'amour s'en allait de l'autre. Il fallait prendre un parti; j'aimai mieux laisser faire mon coeur. Ma femme eut des diamants, ma femme me rendit ses plus doux sourires : mais non ! Vous ne saurez jamais quel prix je payai tout cela... Comment faire autrement puisque je n'avais pas de fortune ? Pouvais-je entrer en boutique, mesurer du drap à l'aune, fabriquer des cornets en papier ? Quelque chose de divin que je sentais en moi me défendait obstinément des métiers pareils. Il me fallait de l'argent; ma cervelle valait de l'argent, et ma foi, je dépensai ma cervelle. - Dépense de tous les jours, torture de toutes les heures, pour les besoins de la vie, pour les joies de la vanité, ce soir pour un bal, demain pour le dîner, hier pour une robe, aujourd'hui pour du pain; le trésor y passait tout entier. Parfois, aux heures de solitudes et des regards intérieurs, il me prenait de spudaines rages, je saisissais ma tête à deux mains, comme pour arrêter les flots d'or qui s'en échappaient; je criais : « Ne t'en va pas ! Ne t'en va pas ! ». Un instant après, je m'acharnais à me meurtrir le crâne pour en extraire le divin minerai. Sur ces entrefaites, un bonheur imprévu vint apporter quelque soulagement à mon affreuse position, poser un baume sur mes plaies toujours saignantes. Un enfant nous naquit, un bijou de petit garçon, vraie miniature de la mère. Mon premier soin fut de m'assurer qu'il n'aurait pas la cervelle de son père, et quand je vis qu'il n'avait pas hérité de cette infirmité royale, j'eus de la joie pour quelques temps.
L'enfant grandit; ô douleur! C'était un être de plus à faire vivre de mon cerveau. Des nourrices, des médecins, des éleveurs. Que sais-je encore ? Tout autant de misérables qui vinrent s'acharner sur ma mine d'or, si souvent et si cruellement exploitée. Je n'épargnai rien à la chère créature; et ce qui métonnait surtout, c'était la quantité de richesses contenues en ma cervelle, et la peine que j'avais à les épuiser. Il fallait pourtant en finir, une bonne fois... Nous étions au premier jour de l'année; au-dehors, un gai soleil se jouait sur la neige; chez moi, les fronts étaient moroses et les yeux gonflés. L'enfant soupirait dans son lit; à l'air de misère qui règnait dans la maison il devinait bien qu'il ne devait pas songer aux étrennes, et que cette journée de joie serait toute de larmes pour lui. Triste de cette tristesse, la mère se taisait et, volontiers, eût donné son sang pour voir un rayon de de gaité dans les yeux du bambin; mais, sachant mes nombreux sacrifices, elle n'osait me demander encore celui-là. De ma place, je voyais ce drame de famille poignant et désolé... Enfin, n'y tenant plus, je passa dans la chambre voisine et j'allai à ma cervelle. [...] Il en restait à peine un débris gros comme la moitié de mon petit doigt : « Non, jamais! » m'écriais-je en frémissant. Au même moment, j'entendis dans la pièce d'à-côté l'enfant, que ma présence ne retenait plus, partir d'un long sanglot. Je n'hésitai pas... Le sacrifice accompli, je revins près de ma femme et je lui dis d'aller avec son fils acheter des étrennes; l'enfant battit des mains, elle pleurant de joie, se jeta dans mes bras et me serra sur sa poitrine avec amour : « Ah! Cher homme, que tu es bon! »
Quand ils furent sortis, je me laissai tomber sur une chaise, et là je songeais amèrement à ces splendides richesse, - dont il ne me restait plus désormais la moindre parcelle, et qu'il ne m'était plus donné de revoir. Je récapitulai toutes les circonstances de ma vie où j'avais perdu mon or, brin par brin, [...]; la maladresse de mon oncle, mon amour pour mes parents, le mauvais tour de mes camarades à l'Hôtel de France, l'horrible conduite de mon ami, mes devoirs d'époux et de père, tout me passa devant les yeux. Que faire désormais ? Que désirer ? Un lit d'hôpital ou bien encore une place de garçon merci quelque part, à la Bobine d'argent, par exemple; voilà l'avenir qui m'était réservé, et je n'avais pas quarante ans. Puis, tandis que je me désolai et que je pleurais toutes mes larmes, je vins à songer à tant de malheureux qui vivent de leur cervelle comme moi j'en avais vécu, à ces artistes, à ces gens de lettres sans fortune, obligés de faire du pain de leur intelligence, et je me dis que je ne devais pas le seul ici-bas à connaître les souffrances de l'homme à la cervelle d'or.

 

 

Répondre en citant
Liens Sponsorisés
Répondre


Utilisateurs lisant actuellement ce sujet : 1 (0 membre(s) et 1 visiteur(s))
 
Outils du sujet
Affichage du sujet

Règles des messages
Vous ne pouvez pas créer de sujets
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets
Vous ne pouvez pas importer de fichiers joints
Vous ne pouvez pas modifier vos messages

BB codes : Activé
Smileys : Activé
BB code [IMG] : Activé
Code HTML : Désactivé


Entrer votre adresse email ICI pour recevoir les nouveautés:

 


Fuseau horaire : GMT +1. Il est 06h06.

Propulsé par vBulletin® version 3.8.4
Copyright ©2000 - 2018, Jelsoft Enterprises Ltd.
Version française par vBulletin-Ressources.com
Copyright Français Maroc